Paul Bert Et Son Époque : conférence de Patrick Deschamps

novembre 28, 2025

Conférence de Patrick Deschamps

Abbaye Saint-Germain, Auxerre

novembre 28, 2025

    Pourquoi cette intervention ?

    En réponse à la demande de Paulette Lebeau-Bourguignon qui connaissait ma parti-cipation à la réalisation d’un documentaire de France 3 Bourgogne avec Jean-Pierre Soisson (auteur du livre « Paul Bert, l’Idéal Républicain », 2008, éd. Messigny et Van-toux, Editions de Bourgogne) et Bernard Lecomte. Parmi les intervenants, avaient été invités : J.-P. Soisson, Luc Ferry, Pierre Cormeille (professeur de Philosophie à Auxerre), Ferdinand Pavy (conservateur du Musée d’Auxerre), Mme Klobukovsky (arrière-petite-fille de P. Bert), Pierre Corvol (administrateur au Collège de France) et William Rostène (professeur à la Sorbonne). Cette intervention de 2013 était le résultat d’une enquête de ma part sur P. Bert et son environnement auxerrois et icaunais qui éclaire certains choix de sa vie…

    Un illustre inconnu.

    En réponse à la demande de Paulette Lebeau-Bourguignon qui connaissait ma parti-cipation à la réalisation d’un documentaire de France 3 Bourgogne avec Jean-Pierre Soisson (auteur du livre « Paul Bert, l’Idéal Républicain », 2008, éd. Messigny et Van-toux, Editions de Bourgogne) et Bernard Lecomte. Parmi les intervenants, avaient été invités : J.-P. Soisson, Luc Ferry, Pierre Cormeille (professeur de Philosophie à Auxerre), Ferdinand Pavy (conservateur du Musée d’Auxerre), Mme Klobukovsky (arrière-petite-fille de P. Bert), Pierre Corvol (administrateur au Collège de France) et William Rostène (professeur à la Sorbonne). Cette intervention de 2013 était le résultat d’une enquête de ma part sur P. Bert et son environnement auxerrois et icaunais qui éclaire certains choix de sa vie…

    Origines familiales de Paul Bert et son enfance.

    P. Bert est issu d’une famille paysanne et commerçante assez aisée au début du 19ème siècle, originaire de Bouhy (Nièvre) et de l’ancien diocèse d’Auxerre. Son grand-père paternel, Claude Bert, marchand de bestiaux et boucher relativement fortuné a épousé Germaine Reboulleau, fille d’un marchand propriétaire à Bouhy. Du côté maternel, un arrière-grand-père, Massy, marchand à Nevers, est d’origine écossaise, tandis que l’autre, Jean-Jacques Simon, fils d’un juge des Basses-Alpes, est marchand et commerçant de bois à Auxerre à la veille de la Révolution.
    Son père, Joseph Bert, né à Bouhy le 2 décembre 1796, est conseiller municipal d’Au-xerre de 1831 à 1848 dans l’opposition libérale et en 1849, il est conseiller en préfecture à Auxerre. Il soutient le coup d’état de 1851, devenant bonapartiste, ce qui est surprenant dans le département de l’Yonne. Sa famille est dite janséniste, même si le père de P. Bert, mort en 1866, ne s’oppose pas à la communion de ses enfants et bénéficie de funérailles religieuses.
    P. Bert est né le 19 octobre 1833 à Auxerre dans la rue des Belles-Filles, devenue depuis rue Paul Bert. Sa mère, catholique non pratiquante, le fait ondoyer, puis baptiser (baptême inscrit dans le registre de Saint Etienne d’Auxerre). Après l’école communale, il entre en 1843 au collège Jacques Amyot en huitième et obtient le baccalauréat comme interne en 1851 et 1852. Entretemps, en 1845, il perd son frère aîné, mort de tuberculose et sa mère en 1847. C’est une de ses tantes qui s’occupe de lui et il ne l’apprécie guère…

    Le contexte religieux.

    P. Bert est né dans ce qui fut le diocèse d’Auxerre au 18ème siècle, janséniste et contestataire, sous la coupe de Monseigneur de Caylus, de 1704 à 1754. C’est l’esprit de Port-Royal (interdit en 1706) qui y régna, soit un christianisme austère et exigeant. La question du jansénisme comme hérésie s’est développée et est passée de la question strictement théologique de la Grâce, à une question d’Ecclésiologie, contestant certains types de pouvoir dans l’Eglise, le rôle de l’évêque, du Pape, etc… pour devenir une forme de gallicanisme, une forme de dissidence locale. Par rapport à la population du diocèse, Mgr de Caylus marqua les esprits par le soutien qu’il apporta à la population après l’hiver effroyable de 1709 à l’origine de famines, ainsi que par la création d’une école gratuite à Auxerre, en 1729. L’école, dite de Saint Charles avait été confiée à des maîtres laïcs formés dans une sorte « d’école normale janséniste » de Paris, la « Société des Frères de Saint Antoine ». En 1750, il y avait quatre écoles primaires et gratuites de quartier, confiées à douze frères de Saint Antoine, où plus de 800 enfants de tous les rangs de la société, apprenaient la lecture, l’orthographe, l’arithmétique, la grammaire et la religion.
    Un couvent des Ursulines tenait une école gratuite de filles. L’Hôpital Général, qui recueillait des orphelins, avait aussi une école. En 1750, Auxerre comptait 12 000 habitants et près de 1 000 enfants recevaient une instruction primaire gratuite par les soins de l’évêque et du clergé janséniste. En 1789, il y avait sept écoles Saint Charles à Auxerre, elles devaient disparaître en 1900. P. Bert s’est-il inspiré de Mgr de Caylus ? Toujours est-il qu’il eut un point commun avec ce prélat, sa haine des jésuites ! Ceux-ci furent interdits en France de 1764 à 1814.

    L’Yonne, un département frondeur !

    Dans sa période de fin de scolarité, entre 15 et 19 ans, P. Bert va assister aux mouve-ments politiques qui secouent la France : Révolution de 1848 et Deuxième République, puis aux deux coups d’Etat du futur Napoléon III qui affectent profondément l’Yonne et conduisent à l’arrestation de 1 859 personnes et à la déportation en Algérie de 433 d’entre eux, dont les rédacteurs du journal auxerrois, l’Union Républicaine. Tout l’arrondissement d’Auxerre et la Puisaye étaient enveloppés dans un réseau de sociétés secrètes prêtes à voter pour une république sociale ou à prendre les armes. Leur programme dans ce cas était de marcher des villages aux cantons, des bourgs au chef-lieu du département et de là sur Paris. Les insurgés de Puisaye marchèrent sur Toucy, foyer intense d’insurrection, avec à leur tête les fameux Chauvot, Toutet et Tricotet. Ils furent dispersés, grâce à l’énergie du maire, M. Arrault, appuyé par des bourgeois et des soldats envoyés d’Auxerre dans la nuit. Les bandes désorganisées se répandirent jusqu’à Chevannes et Villefargeau, d’où elles reculèrent et furent dispersées par la troupe. A Auxerre, dans la nuit du 6 au 7 décembre 1851, on s’attendait à une attaque de plusieurs milliers d’insurgés, mais les autorités locales avaient pris leurs dispositions et disposaient de 500 jeunes soldats, 50 lanciers et 60 gendarmes. Petit à petit les interrogatoires mirent à jour l’existence de sociétés secrètes et le rôle des émissaires porteurs de mots d’ordre. Des sociétés secrètes, il y en avait dans toutes les communes insurgées, la Puisaye semblait en être couverte d’un réseau serré. Une société prit une grande extension, la « Marianne » unifiait et structurait les sociétés secrètes derrière des analyses et des mots d’ordre communs. Lacour, dirigeant Démoc-Soc, a décrit le fonctionnement de cette société dans un article paru en 1881dans « l’alma-nach administratif, historique et statistique de l’Yonne ». Il y raconte les rendez-vous clandestins la nuit, dans les bois, sa propre affiliation, la division de la société en centuries et décuries. Conseiller à la préfecture, le père de P. Bert dut avoir un rôle dans la détection de ces sociétés.

    Parcours universitaire de Paul Bert.

    Bachelier, P. Bert part à Paris préparer Polytechnique au collège Ste Barbe ; il n’y trou-ve pas sa place, sollicité par un cercle d’étudiants catholiques, il aurait manifesté un esprit indépendant, voire sceptique envers la Religion, aussi change-t-il d’orientation. A la rentrée 1853, il s’inscrit à la faculté de Droit, que son père finance de bonne grâce. Il obtient sa li-cence en 1857 et s’auto-dédicace ses deux thèses : « à moi-même, dévouement sans borne ». Il s’inscrit au barreau de Paris comme avocat à Auxerre.
    Deux ans auparavant, un peu par hasard (il a remplacé un ami mort suite à un accident) mais aussi par goût, il est devenu préparateur en Ornithologie et responsable du futur mu-sée zoologique d’Auxerre, dépendant de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne. Il est séduit par la Biologie et l’étude du vivant, tout cela en finissant ses études de Droit. Dans cette société, il rencontre les enseignants du collège qui la fréquen-tent, ainsi que des naturalistes, pharmaciens ou médecins qui y travaillent. De là son inclination pour la nature et l’étude du vivant.
    Son père lui coupe les vivres… Pour gagner sa vie, il devient secrétaire du bâtonnier des avocats, l’auxerrois Alexandre Marie de Saint Georges (dit Alexandre Marie, 1795-1870). Ce personnage n’est pas n’importe qui ! Il est ministre des Travaux Publics et de la Justice dans le gouvernement provisoire de la Seconde République, Président de l’Assem-blée Nationale et fondateur de Ateliers Nationaux en 1848. Député de 1842 à 1849 puis de 1863 à 1869, ce personnage a pu donner un certain goût de la Politique à P. Bert en lui ap-prenant à se frotter aux « Grands ». Les diverses biographies concernant P. Bert parlent peu d’A. Marie qui a cependant joué un rôle considérable durant la Deuxième République avec la création des Ateliers Nationaux. Alors, si les historiens parlent de Claude Bernard et de Léon Gambetta comme les deux mentors de P. Bert, il faut en rajouter un autre, A. Marie qui fut probablement le premier.
    Etant malade, notre héros part en Algérie puis en Tunisie, à l’époque où la Marine Française débarque en Annam pour protéger les missionnaires catholiques. Ce seront ses premières découvertes du monde colonial français auquel il se montrera favorable quand il entrera dans le monde politique.

    L’orientation scientifique.

    Au printemps 1858, de retour d’Afrique du Nord, il s’inscrit en Médecine et à la faculté des Sciences de Paris. Son père finance de nouveau ses études et il s’installe 53 rue Bona-parte, où il reste jusqu’en 1864. Il continue de travailler pour le futur musée zoologique d’Auxerre et il fait des communications pour la Société d’Histoire et de Sciences Naturel-les de l’Yonne. Le docteur Lemercier, bibliothécaire du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris lui fait rencontrer Pierre-Louis Gratiolet, qui a la chaire d’Anatomie Comparée du Muséum et dont il devient l’assistant bénévole. Sous l’influence d’Henri-Milne Edwards, professeur de Zoologie (Mammifères et Oiseaux), P. Bert décide de se consacrer à la Physiologie. Il obtient successivement sa licence ès Sciences Naturelles (1860), son doctorat en Médecine (1863) puis son doctorat ès Sciences Naturelles (1866). Claude Bernard qui siège dans ses jurys, le prend comme assistant au Collège de France (1863-1866). Chargé de cours de Physiologie et Zoologie à la Faculté des Sciences de Bordeaux (1866), P. Bert assure la suppléance de Pierre Flourens dans la chaire de Physiologie Com-parée au Muséum (1867-1868). Il succède finalement à C. Bernard, son deuxième mentor, comme professeur de Physiologie à la Sorbonne (1868).

    Son parcours politique.

    Il entre officiellement en politique au cours de la guerre de 1870. Secrétaire Général de la préfecture de l’Yonne, il est nommé par Gambetta préfet du Nord (1871). Il n’y reste que quelques semaines, mais c’est le début de dix ans de collaboration entre les deux hommes. P. Bert a trouvé son troisième mentor. Il est élu conseiller municipal d’Auxerre en 1871 et député de l’Yonne en 1872. Il sera réélu quatre fois à la Chambre. Il est inscrit au groupe de centre gauche de « l’Union Républicaine » fondé par Gambetta auquel il succédera. Président de la Commission sur l’Instruction Publique à l’Assemblée Nationale pendant des années, il sera nommé ministre de l’Instruction Publique et des Cultes dans l’éphémère ministère Gambetta (14 XI 1881- 27 I 1882).

    Vie Familiale.

    En 1865, P. Bert épouse Joséphine Clayton, jeune écossaise, protestante, fille d’un pharmacien de Keith (au Nord de l’Ecosse, entre Inverness et Aberdeen). Joséphine est née le 3 octobre 1846 à Banff (en Ecosse, non loin de Keith, mais sur la côte) et elle est morte en juin 1916 à Auxerre. Elle est arrivée à 15 ans à Paris comme jeune fille au pair dans la famille de P. Bert.  Paul et Joséphine eurent trois filles : Henriette (1866-1933) épouse de Joseph Chailley ; Pauline (1869-1961) dite « Papou », épouse d’Anthony Klobukovski ; Léonie (1876-1923) épouse d’André Chailley (frère de Joseph).
    La confession religieuse protestante réformée de Joséphine Clayton semble avoir no-tablement influencé P. Bert par l’approche calviniste qui consiste à placer la patrie au-dessus de la pratique religieuse. Il est intéressant de noter que Jules Ferry était également marié à une protestante et que ses amis proches, tels Ferdinand Buisson, Jules Steeg et Félix Pécaud étaient protestants.

    Le catholicisme omniprésent, pour ne pas dire oppressant comme outil du pouvoir politique.

    P. Bert est né dans une famille catholique, baptisé, première communion, funérailles catholiques pour son frère, sa mère et son père. Même Claude Bernard eut droit à un office religieux à St Sulpice après son décès en 1878. Cependant, il est vrai que l’Yonne était un département déchristianisé, ceci étant lié au jansénisme triomphant du XVIIIème siècle, comme en témoignent les statistiques de 1850 qui ne relevaient que 15% de catholiques pratiquants dans le département. La pression catholique étant extrêmement lourde en France entre 1801 et 1877, cela peut expliquer les positions futures de P. Bert.
    Le Consulat (1799-1804) rétablit la paix religieuse, avec la signature de la convention du 15 juillet 1801 entre Napoléon Bonaparte et Pie VII. L’Etat reconnaît que la religion ca-tholique est celle de la grande majorité des Français et prend en charge une partie de son fonctionnement, en échange de la renonciation de l’Eglise aux biens qu’elle possédait avant 1789. En 1802, sont reconnus les deux cultes protestants, le culte de la Confession d’Augsbourg (luthérien) et le culte réformé (calviniste). Entre 1906 et 1831, le culte isra-élite est reconnu en plusieurs étapes, avec la création des Consistoires pour les deux religions (protestante et israélite).
    Les débuts de la Monarchie de Juillet sont quant à eux marqués par un fort anticléri-calisme, qui s’accentue à partir des années 1834-1835, mais ce régime n’accorde pas la liberté d’enseignement.
    La deuxième République (1848-1851) conserve le Concordat. Après l’insurrection ou-vrière de juin 1848 et l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la Présidence de la Répu-blique (10 décembre 1848), les conservateurs font voter la loi Falloux (15 mars 1850) qui établit la liberté d’enseignement pour le secondaire, auparavant accordée pour le primaire par la loi Guizot (28 juin 1833). La loi Falloux accorde une place importante aux cultes reconnus, notamment la religion catholique. Le clergé catholique tend à soutenir le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Après la proclamation du Second Empire (2 décembre 1852) le régime et l’Eglise affichent une grande proximité mais leurs relations se tendent lorsque Napoléon III s’engage militairement dans les combats pour l’unité italienne, qui prive le Saint Siège d’une grande partie de ses Etats, ne lui laissant que Rome.
    En 1821, on compte 37 339 prêtres en France ; en 1830, il y en a 40 609 et en 1848, 47 039. A titre de comparaison, en 1960, il y avait 65 000 prêtres (diocésains et religieux compris, en activité ou retraités) ; en 2000, ce nombre était tombé à 25 000 et en 2023 il n’en restait plus que 6 700 en activité.

    Trois dates sont très importantes concernant le catholicisme français au XIXème siècle :
    – 1840, le pape Grégoire XVI relance les missions catholiques dans le monde, et la France est en première ligne. Cela sera un prétexte à la colonisation, comme à Tahiti en 1842 ou en Indochine en 1862, dans les deux cas pour protéger les catholiques.
    – 1860, la France aide le Piémont-Sardaigne à faire l’unité italienne. Une partie des territoires de la Papauté est annexée à l’Italie, le pape ne contrôle plus que le Latium, protégé par les troupes françaises. Profitant de la défaite française devant la Prusse en 1870, l’armée italienne annexe Rome, le pape se considère alors comme prisonnier. En 1871, un concile y proclamera le dogme de l’infaillibilité du pape, l’accroissement du pouvoir spirituel du pape compensant sa perte de pouvoir temporel.
    – 1865, la guerre du Mexique est fondée sur l’idée qu’il faut créer un empire catholique face aux Etats-Unis protestants, l’aventure mexicaine ruinera le Second Empire et l’image de Napoléon III.

    Après le triomphe des monarchistes et des conservateurs aux élections législatives (février 1871), l’écrasement de la Commune (mai 1871) et le départ de Thiers (14 mai 1873), l’Etat et l’Eglise restent fortement liés sous la « République des Ducs » et « l’Ordre Moral ». En témoignent la construction de la basilique du Sacré-Cœur à Paris, ainsi que les pèlerinages à Lourdes, Paray-le-Monial ou La Salette accomplis par les députés catholi-ques en 1873. Une rupture fondamentale se produit toutefois après la victoire des républi-cains, assurée progressivement entre février 1876 et janvier 1879. Les années 1880 sont marquées par plusieurs lois amenant la laïcisation de l’école primaire (lois du 28 mars 1882 et 30 octobre 1886) ou encore la liberté des funérailles (15 novembre 1887). P. Bert y joue un rôle majeur.

    Paul Bert le Libre-Penseur.

    Libre-penseur, fidèle à la devise « ni Dieu, ni maître, à bas la calotte et vive la Socia-le », P. Bert opposait la science à la religion. Il considérait en effet que ces deux systèmes de valeurs et de croyances étaient antagonistes. Il écrivait « avec la science, plus de super-stitions possibles, plus d’espérances insensées, plus de crédulités niaises, de ces croyances aux miracles, à l’anarchie dans la nature ». Adepte de la science expérimentale, il refusait de s’intéresser aux questions de l’existence de Dieu et encore moins de la croyance en Dieu. Il fit inscrire sur sa stèle funéraire « Science et Patrie » pour affirmer son ultime conviction de la science contre la religion.

    Dans sa lutte contre le cléricalisme, deux sentiments personnels animent P. Bert :
    – Une haine violente contre les jésuites.
    – Une répulsion de toute mystique.

     Dans « le cléricalisme », P. Bert dénonce l’enseignement des congrégations qui, à Auxerre, faisaient exposer des dessins montrant le cœur de Jésus enflammé, entouré d’épines, et pour Marie, un cœur entouré de roses et percé d’un poignard. Il s’attaque aux « hallucinations » de Pontmain (1871), de Lourdes (1858), il stigmatise les voyantes qui prophétisent pour le compte de l’Eglise et de la Monarchie et dont les transports sont si comparables « aux embrasements surnaturels de la répugnante Marie Alacoque, de Sainte Catherine de Sienne et de Sainte Rose de Lima ».

    Un homme éduqué donne un honnête homme, une femme éduquée donne une famille éduquée.

    Dans ses fonctions politiques et administratives, P. Bert cristallise ses activités sur les questions d’enseignement. Cet admirateur de Condorcet et de Lakanal participe, aux côtés de Jules Ferry, Marcellin Berthelot et de Jean Macé à la fondation de « l’école gratuite, laïque et obligatoire ». P. Bert se trouve à l’origine de plusieurs réformes portant sur les différents degrés académiques. Son nom s’attache aux lois du 9 août 1879 (création des écoles normales primaires) et du 30 octobre 1886 (laïcité du personnel enseignant pri-maire). Donc le 9 août 1879, une loi émanant de P. Bert, J. Ferry, M. Berthelot et J. Macé impose la création d’au moins une école normale de garçons, mais aussi de filles par dé-partement.
    P. Bert signe par ailleurs plusieurs manuels scolaires reflétant ses convictions, comme La première année d’enseignement scientifique (1882) ou L’instruction civique à l’école (1882). On lui doit également l’accession des filles à l’enseignement secondaire public (lois Camille Sée). Pendant dix années consécutives, de 1869 à 1879, il assure à la Sorbon-ne, sous le patronage de l’Association pour l’enseignement secondaire des jeunes filles, un enseignement de zoologie destiné aux jeunes filles. Dans la préface des Leçons publiée en 1881, P. Bert écrit : « …les heures consacrées à ces leçons ont été les plus heureuses de ma vie de professeur… Instruire les femmes, fortifier leur jugement, discipliner leur imagination, ouvrir leur esprit aux vérités naturelles, c’est le plus sûr moyen de les mettre à l’abri des exagérations mystiques, c’est travailler à la fois à la paix intérieure des familles et au progrès général de la Société ».

    L’éviction des congrégations.

    Charles de Freycinet, président du Conseil, signe deux décrets le 29 mars 1880, sur les conseils de L. Gambetta et de J. Ferry. Le premier prononce la suppression de la Compagnie de Jésus (les jésuites) dans un délai de trois mois et le second oblige les autres congrégations masculines non autorisées à déposer une demande d’autorisation dans un délai de trois mois, sous peine de subir le même sort. Mises ensemble, les deux expulsions provoquent la fermeture de 261 établissements et la dispersion de milliers de religieux : le 7 novembre, J. Ferry annonce 5 643 proscrits et ce nombre atteint 6 589 en décembre 1880, soit 88% des effectifs de 1876. Ce mouvement reprendra en 1904-1905 avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

    Paul Bert et l’armée de la revanche.

    P. Bert a été traumatisé par la défaite de 1870 qui était due à trois raisons majeures :
    a) la vétusté de l’artillerie française en bronze, face aux canons Krupp en acier, plus précis et ayant une plus longue portée ;
    b) l’échec de la mobilisation, 50% des mobilisés ne rejoignirent pas leurs dépôts ;
    c) par crainte des journalistes à l’origine de la chute de Charles X en 1830, Napoléon III laissa les journalistes suivre les armées. Le Grand Quartier Général allemand suivait les mouvements de l’armée française en lisant les journaux français.

    Aussi P. Bert est un défenseur convaincu de la revanche et il propose une formation militaire des enfants, le bataillon scolaire. Le bataillon scolaire est une institution organisée dans le cadre de l’école publique en France à partir de 1882. Elle a pour but d’initier les élèves à la pratique militaire dès le jeune âge. Le 18 septembre 1881, dans son Discours aux instituteurs, P. Bert écrit : « nous voulons pour l’école des fusils ! Oui le fusil, le petit fusil que l’enfant peut manier dès l’école ; dont l’usage deviendra pour lui chose instructive ; qu’il n’oubliera plus, et qu’il n’aura plus besoin d’apprendre plus tard. Car ce petit enfant, souvenez-vous en, c’est le citoyen de l’avenir, et dans tout citoyen, il doit y avoir un soldat toujours prêt ». Les activités d’instruction militaire se déroulent le jeudi ou le dimanche, sous la direction d’un instructeur militaire et en accord avec le directeur de l’école. Par manque de moyens, c’est fréquemment un instituteur qui joue le rôle d’instructeur militaire mais sa compétence est limitée puisque lui-même a été souvent exempté du service militaire. Des accessoires sont achetés et distribués pour l’équipement des enfants : uniformes et fusils en bois. Chaque bataillon est constitué de la réunion de cinq compagnies de cinquante enfants, recrutés dans plusieurs écoles. Un drapeau est attribué par le ministre de la guerre à chaque bataillon, c’est l’école qui est la mieux notée aux exercices qui en a la garde. Les exercices de tir à balles réelles sont encadrés pour les élèves ayant atteint quatorze ans.
    Des fusils scolaires sont fabriqués spécialement pour les enfants (taille et poids adap-tés) mais présentant toutes les caractéristiques de manipulation d’une arme véritable, sans pouvoir recevoir une cartouche. En 1886, année où on enregistre les effectifs les plus éle-vés, 146 bataillons sont constitués, 49 départements sur 87 ont un ou plusieurs bataillons, 43 326 élèves sont incorporés dans ces bataillons.
    Les milieux catholiques ne soutiennent pas l’activité des bataillons scolaires, arguant qu’ils retiennent les enfants le dimanche et rendent plus difficile leur instruction religieuse. Ils n’acceptent pas la concurrence que leur font les bataillons scolaires auprès de la jeu-nesse. L’expérience ne dura que dix ans et pris fin en 1892.
    Ce qui peut être dit, c’est que P. Bert a joué un rôle très important dans la création des hussards noirs de la république : les instituteurs…

    Paul Bert colonialiste et raciste.

    Dans le documentaire consacré à P. Bert, Luc Ferry a commencé son interview en disant que ce dernier était raciste… Qui ne l’était pas à l’époque ? Dans les pas de Darwin, à la mode à ce moment-là, on considérait qu’il y avait une hiérarchie des races.
    Lors de la Conférence de Berlin de 1884, au cours de laquelle l’Europe se partage l’Afri-que, P. Bert vote le budget des expéditions coloniales. L. Gambetta, étant mort prématu-rément à 44 ans en décembre 1882, P. Bert se voit confier par Freycinet en 1885 le poste de Résident Général de France en Annam (région entre le Tonkin au Nord et la Cochinchine au Sud) et au Tonkin (1886). Il y part avec toute sa famille.
    Arrivé le 8 avril 1886 en Indochine, P. Bert publia huit jours plus tard une circulaire pour installer de nombreuses écoles, écoles où l’on enseignerait concurremment l’annamite en caractères latins et les éléments du français. Il est à noter que la transcription du vietna-mien en alphabet latin est l’œuvre de quatre jésuites vers 1630 (dont le Père Alexandre de Rhodes). Le 30 avril, il notifia un arrêté instituant une commission consultative de nota-bles ; le 3 juillet, il proposa la création d’une académie tonkinoise, puis aussitôt il organisa des sanatoriums. En 1950 en Indochine, peu avant le départ des français, il existait un rec-torat, des écoles où était donné un enseignement primaire et secondaire, des lycées renom-més, une Ecole Supérieure des Sciences, des facultés de Droit et surtout deux facultés de Médecine alors en liaison avec la faculté de Médecine de Paris. Gouverneur seulement quelques mois, P. Bert a établi la base de ce qui constitua un solide édifice intellectuel.
    Son gendre Antony Klobukowski sera à son tour gouverneur d’Indochine de 1903 à 1906.

    P. Bert meurt à Hanoï le 11 novembre 1996, probablement assassiné par de la moustache de tigre (hachée menu, elle perforerait les organes digestifs). Selon ses descendants, P. Bert médecin soignait sa soi-disant dysenterie au laudanum, lequel ne faisait rien, et c’est lui-même qui parlait d’empoisonnement. Des funérailles nationales, présidées par son ami M. Berthelot honoreront sa mémoire le 15 janvier 1887.